Portraits et bonnes adresses

Xavier Hernandez, fondateur du collectif L’Humain visible

Aujourd’hui, j’aimerais vous présenter un collectif profondément humain, fondé par un ami de longue date. Mais plus encore, j’aimerais vous présenter cet ami, que l’on ne voit jamais apparaître face caméra, et qui pourtant est la quintessence de ce collectif et y donne toute sa valeur et son caractère unique. Ce collectif, c’est l’Humain visible, qui consiste à donner la parole à des citoyens lambda, via des micro-trottoirs, des interviews longues et des reportages vidéo. Cet ami, c’est Xavier Hernandez, l’homme invisible derrière l’Humain visible.

N’allez surtout pas croire que j’en rajoute parce que c’est mon ami et que je lui fais une fleur en lui dédiant un article : en toute objectivité, il mérite qu’on s’intéresse à lui et à ce qu’il fait. C’est une personne bienveillante, à l’écoute, jamais dans le jugement, qui voit la différence comme une richesse et non comme quelque chose qui fait peur. Avec l’Humain visible, son ambition est de créer du lien, de se reconnecter les uns aux autres, mais aussi à la nature, aux choses essentielles de la vie, par le partage d’expériences, de savoirs et de réflexions. Un projet qui fait du bien dans le monde actuel tournée vers l’individualisme, l’égocentrisme et la méfiance.

Alors voilà : pour une fois, Xavier a accepté de prendre la place de l’interviewé, en se prêtant au jeu des questions et en dévoilant un peu de lui. Et le moins que l’on puisse dire, comme vous allez le constater, et qu’il a été extrêmement loquace ! 😜 J’espère en tous les cas que vous apprécierez cet interview d’un Humain authentique.

 

Xavier, peux-tu te présenter ? Quel est ton parcours scolaire/professionnel ?

Déjà avant toute chose, je tiens précieusement à te remercier pour cette interview et ton envie d’en savoir toujours un peu plus sur ce qui se cache derrière ce vaste projet et bien évidemment pour cette envie de transmission et de partage d’expériences ! Je vais essayer de répondre au mieux, je ne te cache pas que c’est assez déstabilisant de se faire interviewer à son tour ^^.

Pour me présenter de manière concise, j’ai 35 ans, je vis en région parisienne depuis près de 10 ans bientôt. Je suis né dans la région du Var, puis j’ai fait mes études supérieures dans les Alpes-Maritimes. Côté parcours scolaire, j’ai un diplôme de psychologue clinicien, issu d’un Master 2 professionnel de psychopathologies interculturelles, clinique du lien social et des situations de crises (ouf !). Côté parcours professionnel, ce sont les multiples stages approfondis en psychiatrie (enfants comme adultes) quand j’étais encore étudiant, qui m’ont donné envie de poursuivre – outre les suivis thérapeutiques dits classiques – vers une manière de pratiquer toujours plus humaine et collective, au sens de participative, pluridisciplinaire.

De ce fait, j’ai travaillé pendant trois ans dans une institution médico-sociale qui proposait un véritable lieu de vie possible pour des personnes qui sortaient pour la plupart du milieu psychiatrique hospitalier (donc en tant que psychologue, j’ai pu pratiquer de bien d’autres manières que par le biais exclusif d’entretiens). Et depuis plus de 3 ans maintenant, je fais régulièrement de la formation auprès de futurs soignants comme futurs travailleurs sociaux. Le but étant à terme de nouer et centraliser toutes ces connexions dans le cadre d’une installation en libéral pour proposer un espace d’échange et de rencontre des plus libre et autonome possible.

Et pour le côté plus personnel, je dirais que je suis un grand amoureux de la rencontre, des connexions humaines « authentiques » dirons-nous, et un grand passionné de tout ce qui relève de la création artistique, tout ce qui peut faire élever notre ouverture d’esprit.

Peux-tu à présent nous présenter le collectif l’Humain visible, et nous expliquer ce choix de nom ? Qu’est-ce qui t’a poussé à sa création ? Quelles ont été tes motivations ?

Alors, ce collectif existe depuis 2015. Il est né d’une profonde envie d’apporter « une pierre à l’édifice » dans la grande entreprise de réhumanisation dans laquelle beaucoup de personnes continuent de se retrouver. Je ne vais pas étonner grand monde si je déclare que nous traversons une grande crise dans nos sociétés post-modernes, réputées pour être des « modèles de réussite » , de développement, de progrès, etc. Pourtant, la dépression, les phénomènes plus ciblés de burn out et plus généralement la question des risques psycho-sociaux n’ont jamais été aussi forts et lourds de sens. Les conditions de travail pour la grande famille des métiers de l’accompagnement que nous représentons n’ont jamais été autant dégradées et détestables. Pire encore, où en sommes-nous rendus dans ce qui nous anime, nous passionne dans le monde du travail en règle générale ? Sommes-nous dans une entraide, une reconnaissance mutuelle ? Travaillons-nous ensemble ou restons-nous encore dans un esprit radical de concurrence ? Il y a un hic dans tout ça… Si le modèle capitaliste tel qu’il est distillé depuis longtemps rendait heureux, nous ne traverserions pas l’actualité que nous connaissons. Pourquoi les gens, pour beaucoup, sont-ils si malheureux dans notre société ?

Je me suis intéressé assez rapidement aux documentaires de « santé sociale » qui sortaient alors au cinéma. Beaucoup étaient français, certains étaient remarquables au niveau de ce qui se dégageait sur le plan humain, sur le champ des possibles, pour s’ouvrir un peu plus l’esprit donc. Exclusion sociale, soins palliatifs, Alzheimer, quelque soit le sujet traité, je restais toujours très étonné de voir que ces documentaires étaient rarement réalisés par des soignants ou travailleurs sociaux. C’était surtout souvent amené par des personnes plus ou moins directement touchées par le sujet en question, dans une envie profonde de changer les choses, par amour et non pas par « professionnalisme ». Je regardais ma profession, ma famille de métiers, nous qui sommes gorgés de tant de situations certes éprouvantes mais ô combien enrichissantes et puissantes sur le sens que l’on donne à l’humanité. Je me disais : « Mais où sont les psys dans l’espace populaire (populaire au sens noble du terme, le peuple) ? Avons-nous une légitimité à filmer ? Est-ce notre place ? Et suis-je le seul à me poser des questions, à vouloir tenter des choses, sans pour autant sacrifier mon éthique ? »

Il fallait que je couche sur le papier mes pensées, que je prenne le temps de poser mes constats, puis de partager cela autour de moi : collègues psys dans un premier temps, puis collègues soignants comme collègues travailleurs sociaux par la suite. Je souhaitais en parler auprès de ma famille, de mes amis et puis au final avec celui qui était tout simplement curieux de la chose. Quand j’ai vu que cela résonnait beaucoup autour de moi et que beaucoup faisait plus ou moins le même constat – celui, en tout cas, d’un manque certain de rencontre avec ce qui nous est étranger, de lien, de communication un peu « vraie » entre êtres humains, d’un manque d’humanisation dans le lien social que nous vivons, et surtout d’une médiatisation dite alternative, plus complémentaire, encore bien peu relayée à l’époque –, j’ai eu cette idée de réaliser des séries de documentaires autour de ce qui pouvait justement fonder l’Humain… Une aventure pour moi dès le début obligatoirement pensée et écrite à plusieurs. Je ne voulais pas d’un ego trip. Si écrire ce constat m’a demandé trois jours, avoir le courage en amont de le faire m’a demandé un an. Je devais d’abord apprendre à avoir plus confiance en moi et me dire que cette démarche était, plus que légitime, nécessaire.

Entouré d’une quinzaine de personnes à ses débuts, j’ai proposé à ce que tout le monde puisse faire des propositions pour savoir quel nom nous pourrions alors donner à ce projet, pour ensuite procéder à un vote. Je me suis exclu volontairement de toutes ces étapes clefs, pour composer justement à partir de ce qui allait naître chez les autres. « Un autre regard » est devenu un challenger sérieux mais « Collectif l’Humain visible » a le plus parlé. J’ai trouvé toutefois le nom du collectif très prétentieux au départ. J’ai eu beaucoup de mal à m’y faire mais petit à petit, quand j’entreprenais les premiers échanges vers de possibles témoignages, souvent revenaient justement à mes oreilles le mot de collectif. J’entendais également les termes d’humain, d’humanisation, puis le fameux manque de visibilité de certains sujets importants : ceux qui avaient le potentiel de faire du bien au cœur, au lieu de remplir celui-ci de haine ou encore de trop grande méfiance à l’égard de l’Autre.

Je m’y suis donc habitué par la suite et maintenant je suis plutôt fier que cette proposition ait pu parler au plus grand nombre (Sophie, si tu lis cet écrit, un grand merci à toi d’avoir un jour lancé cette proposition 😊).

J’ai très brièvement résumé ton ambition avec ce collectif dans l’introduction, mais peux-tu nous le décrire davantage sur son principe-même de fonctionnement ?

Il est clair que si l’on souhaite parler de ce qui fonde l’Humain chez l’Homme et comment se réhumaniser toujours un peu plus, la tâche peut non seulement paraître vaste mais aussi très floue. Pendant très longtemps, nous avons eu beaucoup de mal à communiquer sur ce que nous voulions faire. Nous ne voulions pas nous nicher sur des sujets en particulier, au risque d’exclure ou de mettre de côté. Nous étions plus dans un désir de rassembler la parole sous sa grande diversité.

Pour davantage présenter la forme actuelle du collectif, on peut le voir au premier plan comme un vaste recueil de témoignages audio-visuel. En cela, ouvrir une chaîne YouTube, véritable plateforme/vidéothèque (toujours en expansion) nous paraissait être le plus pertinent. Mais cela n’a jamais été une fin en soi, plus un moyen de rendre visible notre travail. Pour faire en sorte que cela ne soit pas trop flou et éviter que ça parte dans tous les sens, il fallait nous organiser. Très rapidement, nous avons cerné que plusieurs sujets ou séries thématiques pouvaient émerger de nos échanges et qu’il n’y avait pas besoin d’en créer beaucoup pour tourner autour de l’Humain. Et je précise bien autour de, car cette formulation m’est venue très tôt niveau angle de travail. Je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait n’était pas tant de parler sur des sujets mais bien autour de sujets. S’intéresser à ce qu’il y avait derrière le sens actuel que l’on donnait aux mots. Donc en somme, faire un travail de questionnement de nos représentations actuelles. Les mots sont devenus dangereux aujourd’hui, peut-être à cause, surtout, d’une sorte d’interdit de les remettre en question, d’y poser une réflexion plus personnelle que ce qu’il est permis de dire ou pas. Je trouvais intéressant de bousculer cet état faussement statique des choses, nous, des êtres de langage.

Neuf séries thématiques ont donc pu rapidement se penser pour essayer de mieux appréhender ce qui pouvait définir un peu plus l’Humain, appréhender ce qui pouvait caractériser notre humanité : Autour du voyage, Autour de l’art, Autour de la psyché, Autour du travail, Autour de la terre, Autour du lien social, Autour du corps, Autour de l’invisible et bien évidemment Autour du collectif (tant qu’à faire, autant également se remettre en question ^^). Nous n’avions aucune intention de donner une objectivité à tout ça, seulement apporter une somme de plusieurs subjectivités et nous verrions bien alors par la suite vers où la Rencontre avec l’Autre nous mène ?

Deux principaux formats pour rendre compte de cela sont véritablement venus eux-aussi assez vite : les micros-trottoirs pour (re)donner la parole toujours un peu plus à la rue et à qui le souhaite, ainsi que les interviews, un format plus adapté pour recueillir des témoignages qui demandent du soin et du temps dans l’exposition intime de la parole.

Tu as à cœur d’interviewer des personnes de tous horizons, aux profils très variés : voyageurs, artistes, aides-soignants, assistant maternel, éducateur spécialisé, ancienne éboueure, ostéopathe spécialisée en communication animale, comme des personnes qui souffrent ou ont pu souffrir de troubles psychiques, etc. Et je sais que tu aimerais encore davantage développer cet éventail. Cela doit être très enrichissant, j’imagine, de rencontrer autant de parcours de vie différents ?

Oui pleinement ! Je dirais même qu’il est là le cœur-même de l’Humain. On croit parfois maîtriser plus ou moins ces sujets-là, surtout en tant que psy (et parfois à s’en déconnecter du rapport humain, tellement on peut faire une intellectualisation de tout). Mais depuis que je me suis lancé dans cette démarche citoyenne, humaine, je ne me suis jamais rendu autant compte de mon ignorance et du coup de mon envie profonde d’aller m’éprouver à la véritable différence. Aller ressentir des choses fortes auprès de la différence, vivre des expériences formidables, et justement pas avec des yeux « formatés » ou déformés professionnellement par mon métier, pas avec des idées préconçues. Je souhaitais porter un autre regard sur le monde, plus dépouillé, arrêter d’interpréter, d’analyser, mais juste ressentir ce que j’entendais et voyais, ce que je touchais et ce qui me touchait, loin de ma zone de confort initiale.

Et je ne me suis jamais autant enrichi humainement et personnellement. Bien évidemment, cela a eu des conséquences directes sur ma vision de pratiquer le métier de psychologue, surtout que je ne savais pas où cela allait m’amener au tout début. C’était une sorte d’Appel du Voyage… au pays de l’Autre ! Et je me suis rendu compte à quel point les gens avaient de forts besoins de parler, de partager des expériences de vie, d’écouler aussi des traumatismes, des blessures à leurs endroits, parfaitement injustes. C’est dans ces rencontres clefs que je me suis dis qu’il était peut-être là, un des sens de la vie, un des sens de MA vie, celui de partager. Quel frisson de voir des connexions se rétablir par le biais, encore une fois, de la diversité, de la différence de points de vue ! On ne peut être d’accord sur tout : quel plaisir ! Cela ne nous empêche pas de pouvoir avancer dans une même direction… vers notre humanité. C’est vraiment le mot qui relie toutes les différences.

Et c’est aussi pour cette raison que la durée des interviews s’est considérablement allongée au fil du temps, passant d’une heure et demi en moyenne à sept heures, voire plus ! L’équivalent d’une « journée type  » de travail quoi. Plus je montais les questionnaires, plus il y avait l’envie d’affiner et d’approfondir des sujets que, finalement, on ne traite malheureusement souvent qu’en surface ! Plus je dépliais les sujets possibles et plus je me rendais compte que, passés les clichés, en fait je n’y connaissais rien, mais vraiment rien, alors que cela m’apportait absolument tout ! Le constat étant partagé avec mes proches, nous avons absolument tenu à œuvrer pour une méthodologie et une éthique indéboulonnables lors des premières interviews et elle n’a pas bougé d’un iota depuis (!) : laisser la parole libre, ne pas faire de coupures de montage et ne pas décontextualiser les propos. Le but premier a toujours été de réaliser des interviews AVEC les personnes rencontrées, les laisser absolument auteures de leurs propos. C’était très important pour nous !

Je sais que tu fais quasiment tout tout seul, le travail que tu accomplis pour tourner ces vidéos est conséquent. Entre les interlocuteurs à trouver, les déplacements, les questions, le tournage en lui-même, le post-traitement, etc., c’est un deuxième métier pour toi finalement. Et totalement bénévole. Est-ce qu’il t’arrive parfois d’avoir un coup de mou, de te dire « à quoi bon tout ça »  ? Si oui, qu’est-ce qui relance la machine, qu’est-ce qui te pousse à continuer ?

Sur le terrain des choses, je suis celui qui y consacre le plus de temps, c’est assez logique et je l’assume entièrement. Mais je tiens bien à préciser que même si je réalise les trois quarts de ce projet, le quart restant est absolument fondamental. Les micros-trottoirs que nous réalisons, devant la caméra, ne sont pas animés par moi, la méthodologie et les formats naissants qui voient actuellement le jour n’ont pas été pensés que par moi. Il y a eu pleins de propositions faites au fil du temps par des personnes qui aidaient en fonction de leur humeur, disponibilité du moment. C’est très important pour moi, et pour nous. Alors bien sûr, il y a des personnes plus proches qui nous aident « en interne » , je dirais, mais celui qui a envie de nous aider peut le faire de son endroit, sans « bulletin d’inscription ». C’est important pour moi de le préciser : il n’y a pas une question de « faire partie de ». J’ai initié quelque chose, cela est suivi, et je rencontre des personnes qui y participent à leur hauteur. Cela a toujours été le deal, sinon l’aventure n’aurait jamais pu commencer car personne n’aurait eu du temps pour cela.

Après, le gap qu’il y a pu avoir, c’est quand je me suis rendu compte que, comme beaucoup, je critiquais vivement le système social dans lequel on vivait mais que je ne faisais pas grand chose non plus pour me donner les moyens de contrebalancer la donne. Je me sentais vite isolé et impuissant. Je crois que les attentats sur le sol français ont encore plus figé la donne. Je me suis rendu compte que le système social, notamment dans sa médiatisation traditionnelle (TV, radio, journaux) véhiculait beaucoup ce bain macabre, glaçant, cette ambiance électrique, sous tension permanente : le fait de ne porter l’accent quasiment que sur les faits divers négatifs. Cela participe, mine de rien, beaucoup à l’atmosphère lourde dans le regard que l’on porte sur l’autre. Cela peut même donner envie de ne rester « qu’avec les siens  » et justement commencer sérieusement à se méfier de tout ce qui peut être trop étranger. Au fil de mes rencontres, de par mon métier et à côté, avec le collectif, l’Autre dans ce qu’il représente d’inquiétante étrangeté, moi je désirais ardemment ne pas m’en déconnecter, car j’avais l’impression que c’était dans ces moments-là que l’on pouvait sonder où se trouvait notre Humanité. À quel point étions-nous socialement divisés ? L’heure était-elle au rassemblement, à la paix ou à une grande déclaration de guerre ?

Mon métier me permettait de me créer des bulles à côté d’un système social que je trouvais de plus en plus violent voire absurde. Mais je me rendais compte que dans les institutions, même avec la plus grande écoute, empathie, bienveillance, collaboration, la télé tournait en boucle, les journaux étaient achetés, les mêmes actualités dont il fallait débattre existaient. Et puis je me suis rendu compte que les institutions pouvaient reproduire également le même système que ce qu’il se passait « en dehors ». Je me suis rendu compte à quel point se promener dans la rue pouvait être la source de la plus grande des méfiances, que l’on était constamment soumis à un regard de l’autre plutôt connoté du côté du jugement. C’était fatiguant et par moments consternant, les gens semblaient dépenser plus d’énergie à se tirer dans les pattes qu’à se tirer vers le haut. Solitude, isolement et impuissance, le « diviser pour mieux régner » avait encore de beaux jours…

Quand je me suis attaqué à la série thématique sur les représentations « autour du travail » , c’est là justement que j’ai senti que cela répondait à une demande déjà présente, mais peu écoutée à sa juste valeur : le besoin fondamental de reconnaissance, ici, du côté des travailleurs… mais en fait il est partout ! Partout car le problème premier qui abîme beaucoup – je le vois tous les jours –, c’est le manque de confiance en soi. On y revient, il aura fallu que je travaille un peu mieux le mien (de manque de confiance) pour mieux être disposé à écouter celui des autres et tenter ensemble de le mettre en avant ! Et il est clair que si faire des interviews longues était éprouvant physiquement, énergétiquement parfois, je sentais aussi toute la libération se dégager de ces rencontres. Je sentais vraiment quelque chose se transformer en moi mais aussi chez la personne interviewée. C’était beau à ressentir. Je me sentais plus vivant, plus Humain. C’est con à dire… En fait c’était ça que je venais filmer : la rencontre. Et aujourd’hui, à l’heure du « tout-connecté » où l’on se demande paradoxalement si on se rencontre encore vraiment, « dans la vraie vie » , cela a pris profondément du sens… L’invitation à s’incarner « au bon endroit ».

Je pensais que notre projet allait décoller en termes de visibilité, d’accessibilité et je me suis heurté à beaucoup de remarques blessantes. Ce n’était pas conscient, volontaire chez les gens, juste le reflet d’un système dans lequel nous baignons. Au tout début, j’ai entendu beaucoup de « Et tu gagnes combien à faire ça ? » , « Tu fais comment pour t’en sortir financièrement ? » , « Tu vas faire ça pendant combien de temps encore ? » , « Ne perds pas trop de temps quand même ! » Argent-Temps / Temps-Argent : « Le temps c’est de l’argent » paraît-il… Il y a eu aussi : « C’est intéressant ce que vous faites, mais les vidéos, c’est trop long ! C’est pas possible ! Puis c’est flou, c’est quoi votre projet en fait ? » , « Pour le montage, tu peux pas faire des coupures, couper au moins les temps d’hésitation ou faire des résumés ? » , « Il faut plus construire ça comme un film, avec plusieurs caméras, que ce soit plus dynamique ! ». Rien de méchant encore une fois à lire, à dire, mais quand on essaye de créer un projet qui demande beaucoup de patience, d’humilité, de rigueur, de temps et d’énergie, où justement le gain n’est pas là où on le croit, on a envie davantage de soutien que de recevoir une pluie de critiques faciles à laquelle on a été conditionnés. Aujourd’hui, on critique un documentaire comme on critique un film. Des documentaires, que ce soit dans leur bande-annonce comme dans leur structure, sont justement montés comme des films. Des documentaires sont appelés par leurs réalisateurs des films. On cherche parfois à traiter un sujet en se servant des gens. C’est quelque chose que j’ai souvent entendu de personnes qui avaient pu faire « l’objet » de documentaires, d’émissions radio ou télé… Et comme les documentaires rapportent beaucoup moins qu’un film, ils sont souvent victimes du peu de visibilité ou d’accessibilité dans leur circuit de distribution/diffusion. Je ne voulais rien de tout ça, même si aller à contre-courant nous demanderait dix fois plus de temps et de patience.
 
Tu as une approche très humaine, tu ne fais pas la course aux interviews, tu laisses tout le temps nécessaire aux gens pour s’exprimer, tu ne les presses pas. Tu leur consacres réellement du temps, tu les écoutes vraiment, et tu ne cherches pas à interviewer des personnes d’une certaine notoriété, des « influenceurs » ou autres personnes un peu connues pour faire le buzz. Tu casses les codes en allant à la rencontre de tous les invisibles pour les rendre visibles, en leur donnant l’opportunité de s’exprimer librement, en montrant l’extraordinaire dans l’ordinaire. Tu sais que c’est rare ce que tu fais ? ^^

On est dans une société du « tout-ici-tout-de-suite-maintenant » . Sur YouTube, les vidéos sont très courtes, très dynamiques, avec des titres parfois volontairement faussés ou des miniatures très chocs pour attirer l’œil du spectateur. On est encore à la course aux chiffres, à celui qui fait du clic, de l’abonné, on est encore dans une culture du spectaculaire, du clash, du buzz. Pas le temps de se poser, pas envie même de se poser. Et pourtant, combien de personnes se sentent fatiguées de leur mode de vie ? Le rythme effréné dans lequel nous sommes, il ne faut pas oublier que nous l’alimentons également. Tout va si vite et beaucoup prétendent que c’est comme ça qu’il faut être pour ne pas « couler » alors que si c’était le « bon rythme » , la maladie psychique première ne serait pas la dépression. Et quand on voit les formes extrêmes qu’elle prend pour appeler physiquement à l’aide (suicide, burn out, nouvelles formes d’addictions, etc.)…

Je m’éloigne un peu de ta question mais en même temps, il est question de ça, du temps. On veut que les gens prennent du temps pour nous, pour nous regarder, nous faire nous sentir exister, mais quel temps accordons-nous aux autres ? C’est en démarchant auprès de l’autre qu’il peut se passer pour nous la plus belle des aventures ! C’est le sujet même du collectif, le sens même de notre démarche : le goût des autres face au dégoût de soi. Je crois profondément à l’éloge de la lenteur, d’abord parce que c’est le cœur-même de mon métier, mais je pense également que c’est le cœur-même de la nature Humaine ! L’invitation à R-A-L-E-N-T-I-R, car plus on le fait, plus on peut contempler ce qui nous a été donné de voir. Ce n’est pas pour rien que la relaxation, la méditation, l’appel de la nature ou du voyage émergent de plus en plus au sein de nos sociétés. Composer à partir du rythme de la vie, de ses saisons, du temps que l’on se construit pour profiter du paysage, d’un « joli  » point de vue, c’est ce qu’il y a de plus thérapeutique, bénéfique en soi : qu’y a-t-il de plus beau que vivre l’instant présent et faire du Temps davantage un précieux allié qu’un précieux ennemi ?

Voilà, ce sont ces convictions profondes-là auxquelles je crois et que j’ai apprises surtout de mes rencontres via le Collectif. C’est ça qui me pousse à continuer, cela me sert de liant. Je pense que c’est « bon » de démarcher et de traverser l’univers ainsi.

Quelles sont tes objectifs pour le collectif ces prochaines années ? Tu me parles par exemple depuis longtemps déjà d’une envie de réunir les gens que tu as interviewés, de les faire se rencontrer pour des moments de partage. C’est toujours d’actualité ?

C’est plus que d’actualité ! Tu y es la bienvenue d’ailleurs 😉. Mais disons que, comme le nerf de la guerre reste le temps, nous l’avons bien compris, et qu’il faut donc toujours plus sensibiliser sur cette question-là, nous nous sommes vite rendus compte que nous étions encore trop dans « notre bulle ». Il faut savoir s’adapter et composer à partir de la disponibilité des gens. Aujourd’hui elle est limitée, car le flux d’infos est énorme, et c’est dommage pour nous de ne pas faire plus de communication ou de présentation globale du projet. Cette interview-même s’inscrit dans ce sens d’ailleurs. Je suis convaincu du projet car je le vis de l’intérieur, mais il est vrai qu’il n’a pas beaucoup de visibilité, de lisibilité générale. J’en suis le principal responsable et en même temps, c’est compliqué quand on fait le choix en tant que média de ne pas se spécialiser sur un sujet ! Nous avons pensé à trouver un meilleur compromis, équilibre sur le terrain de la communication justement. Car beaucoup de sujets encore nous intéressent !

Trois autres formats complémentaires sont donc en train de s’esquisser : des reportages pour aller plus loin dans l’étude transversale de sujets plus précis, au-delà du parcours de chacun (ce qui est davantage le cas des interviews longues), des tables rondes pour croiser en direct les points de vue, et des « face caméra » pour évoquer des coups de gueule comme des coups de cœur. Chacun de ces formats reste le fruit, comme toujours, d’une élaboration plurielle. La vraie finalité de tout ce projet étant de pouvoir un jour réaliser des cycles de rencontres et de s’inviter dans ce gigantesque partage d’expériences, en faisant en sorte que la différence reste toujours une source de richesse, comme tu le soulignais, plus que de division. Bousculer nos systèmes de croyances, bousculer nos a priori, c’est ce qui a toujours permis à l’Homme de pouvoir avancer et encore d’exister sur cette planète. À l’heure d’un lendemain encore des plus incertain, peut-être est-il bon d’aller de plus en plus vers cette direction ? 

À quand des interviews où interviewé et interviewer se retrouveront tous deux face caméra ? ^^ Tu l’envisages ?

Avec les tables rondes et les « face caméra »  😊. Ces formats s’y prêtent très bien, cela a même plus de sens, puisque nous sommes ici davantage dans un croisement de regard. Jusqu’ici, au sein des micros-trottoirs et des interviews longs formats, le but était justement de s’immerger dans la rencontre d’un point de vue. L’intervieweur était plus volontairement en retrait.

Le mot de la fin ?

Un mot ça va être difficile me concernant (^^). Je remercie déjà toutes les personnes qui prendront le temps et le soin de lire cette interview.

Ensuite, je dirais tout simplement que je reste convaincu que chacun a une histoire unique à faire partager et que plus nous pourrons faire coexister la somme de ces points de vue, plus nous gagnerons en richesse et certainement en espérance de vie humaine. Mais nous devons mettre de côté un peu (beaucoup) notre égocentrisme et partir du principe que l’Autre, cet alter-ego que nous côtoyons au quotidien comme cette grande part d’inconnu qu’il y a en nous, c’est l’une des plus belles choses qu’il nous soit amené à côtoyer ! Et c’est du quotidien ! Réinventer son quotidien en partant voyager au pays de la différence, en pleine conscience, ça c’est beau ! On l’entend souvent, c’est une des plus belles révolutions extérieures que de commencer par faire la sienne, à l’Intérieur ! Alors suivons-nous ?! Et si l’on partageait donc, toujours un peu plus ensemble, notre Autre regard sur le monde… (bordel de merde ?!) 😊

Retrouvez l’Humain visible sur Facebook et sur YouTube.

Toutes les photos de cet article m’ont été fournies par Xavier Hernandez.